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    September 02

    l'apocalypse selon le DJ

    Je tiens les boites de nuit comme le symbole le plus évident de notre époque. Je me suis parfois demandée pourquoi. Après tout, j'aurai pu céder à la tradition et choisir une découverte, une idée, une habitude commune, une technologie. Entre internet, le Sida, le tri sélectif et autre, c'est pas la place qui manquait. Et on ne peut même pas classer les boites de nuit comme étant une habitude commune. Les boites, c'est comme voter pour Sarkozy. C'est toujours plein, mais quand on demande, jamais personne n'y va.

    J'ai d'abord cru que ma fixation sur les boites de nuit venait de son caractère résolument cocasse. Déjà, rien que le terme. Boite. On n'est peu habitués à tant d'honnêteté architecturale. On enferme les gens ensemble. On les range. Comme des playmobils.

    Ensuite, dans cette "boite", y'a plein de gens qui sont tout collés les uns contre les autres, et on met de la musique très forte et la lumière très basse, grâce à quoi, personne n'entendant la conversation de l'autre, et chacun ayant du mal à distinguer son voisin, tout le monde a une chance d'avoir envie de coucher avec.

    Des boxes d'insémination.

    J'ai dit "musique", parce que c'est comme ça qu'on dit, mais pour moi ça reste incompréhensible. Pour faire une musique -bon, je vire la musique expérimentale - il faut un rythme et une mélodie. Tu prends l'un, tu prends l'autre, tu t'arranges pour que la seconde rentre dans le premier, et le tour est joué. Pas dur, quoi. Ben là, non. Il y a une battue et des sons isolés, mais comme les sons correspondent dans leur fréquence aux fréquences des notes, on n'a pas le droit d'appeler ça du bruit. Dans ce que par désespoir j'appellerai espace sonore - ou plutôt espace sonné - tient, pourquoi y'a qu'un "n" à "sonore" et deux à "sonné"? - les gens s'amusent et hurlent, chantent des refrains qui ne veulent rien dire et ne leur disent rien, et que dans une large mesure on ne peut pas dire qu'ils les aiment (les cris amplifiés d'Alexandrie/Alexandra" résonnent-ils chez eux?  viennent-ils ici pour les entendre?) Leur joie, leur enthousiasme, provient  d'une part de l'alcool, d'autre part de cette vieille mauvaise habitude civilisatrice, celle de chanter ensemble - choeur, chorale, chants religieux, joyeux anniversaire, chants de Noël au pied du sapin et du petit de 8 ans massacrant "douce nuit" sur son bontempi - non pas pour le plaisir de chanter - sous la douche, ça n'a rien de civilisateur - mais pour le plaisir de voir qu'on n'est pas le seul à le faire, qu'on connait les paroles que les autres connaissent, que ces chants font partie d'un tout, d'une tradition, bref, que cette culture donnée existe, et qu'on en fait partie.

    A quelle gloire chantent-ils? ce n'est pas une fête, une date, une commémoration. Il n'y a pas d'événement à célébrer. De dieu, de sort à conjurer. En rétrécissant le champ du chant - ha ha.- on ne peut même pas encore dire que c'est à la gloire de la musique, du "son" comme ils disent - encore cette saveur particulière que prend un groupe qui se rend ridicule sans le savoir - ni même de l'alcool - laissons ça aux chants à boire - du sexe, des stromboscopes, des serveuses, bref, tout le bric à brac qu'on trouve en général là dedans.

    Une boite de nuit est une église dont on a retiré Dieu, une manifestation sans cause ni slogans*. C'est une célébration de la célébration. Une réunion soigneusement organisée pour se dire "hey, les gars, on est tous au même endroit, c'est dingue!"

    A ceci s'ajoute l'insupportable simplicité de l'espace sonné. Ce qu'on y passe est unique en son genre, car c'est une musique qu'il ne faut absolument pas écouter. Si on laisse les oreilles faire, on a juste envie de ruer dehors en hurlant "mes tympans! mes tympans! ils fooooooodent!" Non, c'est un son qu'on écoute avec l'intimité physique parfaitement répartie: le double battement du rythme cardiaque. Comme le hurlement engendre la peur, même de la part de blondasses dans les films d'horreur qui injectent leur dose d'adrénaline dans les veines des puissants aventuriers de canapé, comme les halètements et les soupirs de plaisir captent aussitôt l'attention et donnent envie de faire pareil, le battement sourd appelle le chaland, à l'instar des rats happés par le son de la flute de l'autre guguss dont le nom m'a été chopé par ma mémoire facétieuse qui le tient bien haut en riant, me regardant trépigner, toute rouge et tapant du pied, couinant: "rend-le moi! rend-le moi!", ce qui fait beaucoup de comparaison pour un concept aussi facilement assimilable, pas ma mémoire de merde mais la liste non exhaustive des appeaux sonores, et si vous voulez vous en régaler n'hésitez pas à lire "La haine de la musique" de Quignard, oui, encore lui, je suis très Quignard en ce moment pour ceux qui ne l'aurait pas encore remarqué, et d'ailleurs je ferais bien d'en lire là maintenant tout de suite, car la sobriété et la pureté de ses phrases donne aussitôt l'envie jalouse de faire pareil, d'ailleurs c'est presque un instinct, une contagion, en tout cas moi je ne fais pas exprès, tient d'ailleurs s'il savait qu'il était un appeau linguistique il en étoufferait le pauvre, quoique peut-être pas en voyant l'urgence d'un quignage sur ma prose - oui, je viens d'inventer le terme, mignon, n'est-ce pas? j'ai toujours trouvé que les auteurs vivaient la plus haute consécration en se voyant attribuer leur adjectif, c'est tellement plus glamour qu'une plaque sur un coin de rue, et je pense que Hugo et Rimbaud ont été particulièrement gâtés dans ce domaine, leurs adjectifs respectifs fondent et roulent dans la bouche comme des bonbons, c'est un délice - tout ça pour dire que, bordel de merde, cette phrase est si longue qu'il faudrait lui faire un ourlet, et Hamelin! voilà ce que cherchais, oui je sais,  vous aviez deviné depuis le début, z'auriez pu me le dire, ça m'aurait évité de faire une phrase aussi longue pour le retrouver, et si vous me dites que j'aurai pu arrêter d'écrire pour y réfléchir, je vous réponds que vous n'y connaissez rien.

    Bon, j'en étais où. Ha oui: le battement rythmique appelle par mimétisme. Donc, forcément, ça parle à tout le monde. Tout le monde a un coeur (enfin, biologiquement - ajoute t-elle en pensant brusquement à Salizar). Là dessus se greffent quelques notes, dont l'insignifiance ne risquent guère de heurter un quelconque gout, dont la fadeur offre autant de résistance au jugement qu'une gelée de groseille à une cuillère chauffée à blanc par un héroïnomane.** Là est le génie vide des types qui mixent ce genre de truc. Les gens y vont non parce que ça plait, mais parce que c'est trop nul pour déplaire.

    C'est magique. Dans les boites, tout le monde danse, hurle, et s'éclate; tu les sors avec un tire-bouchon, ils se disent "c'est quoi cette musique de merde?"

    Résumons. Nous avons des espaces clos réduits à leur plus simple expression, avec des gens dedans, qui y viennent pour y venir, se laisser bercer par un battement cardiaque énorme, puissant, dans une obscurité presque totale, empêchant toute conversation, tout langage parlé, avec pour but presque affiché d'avoir des relations sexuelles avec quelqu'un. Et dans ces boites, chacun enfermé dans ce tressautement qu'on appelle "danse", danse elle aussi unique au monde car la plus individuelle possible, prenant le moins de place possible, chacun enfermé dans sa danse même lorsqu'on danse à deux - danse sans partenaire, où danser avec quelqu'un signifie juxtaposer sa danse à l'autre - et là dedans, le mâle frétille à la recherche de la femelle, femelle infiniment rare par rapport à la foule compacte et nerveuse qui s'agite, remonte le courant dense de concurrents qui lui barrent la route, et là, oui, devant lui, une femelle, vite, d'autres mâles s'approchent, et c'est la course, l'affolement, je peux te payer un verre, qu'est-ce qu'une fille aussi mignonne fait toute seule, merde, l'autre lui a fait un compliment sur ses yeux, vite, tu as de très beaux cheveux, c'est quoi ton shampoing? merde j'ai l'air d'un gay maintenant, je ne vais jamais passer le barrage, jamais me faire sélectionner, l'autre mâle va l'avoir et s'accoupler avec elle, ils vont fusionner tandis que moi je vais rester là comme un gland à me saouler la gueule au bar, ayant perdu la route qui mène à la copulation. Ca ne vous rappelle rien? si si, vous voyez où je veux en venir. Les boites de nuit sont les utérus du XXI ème siècle. Des hommes spematozoïdes attendant à l'entrée, tandis que ces demoiselles passent sans soucis, de se faire éjaculer dans l'antre sacrée.

    Et au fur et à mesure de la nuit, les foetus se développent, insouciants et légers, portés par les liquides amniotiques servis dans de petits verres très colorés, bercés par le ronron basse fréquence, enfermés dans leur danse, dans leurs mouvements - en flacon, oui, véritablement en flacon, merci de m'avoir rappelé Huxley, c'est exactement, retrouvant la béatitude d'avant la naissance, et la totale irresponsabilité de ce qui la suit de peu.

    Et là, je peux griller tous les témoins de Jehovah et vous annoncer que la fin du monde est proche. Cet instinct de civilisation, de réunion du plus grand nombre quoiqu'il arrive dans une visée purement reproductrice - reproduire des individus, baptisés "on va chez toi ou chez moi?" - mais aussi reproduire notre ère, dans une réincarnation fantastique, retrouver le Grand Utérus et en ressortir neuf, purifié de ceux qui sont trop pauvres, trop de basket, trop de casquette, trop de mélanine dans la carnation, repoussant ceux qui ne sont pas assez intégrés, assez patriotes pour supporter ce son pourtant conçu pour attirer tout le monde, et ainsi créer la Nouvelle Race, accouchée de ce temple du renouveau. Tremblez! tremblez mortels, ô amis au bon goût! l'ordre nouveau arrive, et nous serons balayés! Le nouvel arien est peroxydé, la nouvelle Marianne glousse sur des talons de 18 cm! Ils arrivent!

    Et celui qui dit que je n'aurais pas dû lêcher la cuillère de l'héroïnomane, je l'exorte à vivre pendant  7 mois à côté d'une boite de nuit, pour voir si j'ai pas raison.


    *de toilette, évidemment
    **on peut être drogué et gourmand.







    Comments (5)

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    Hello Fuchsia !
    Bon, je poste un commentaire à l'arrache juste pour répondre à ta question. Je ne connais pas le concept de "The Devil's Hall of Fame". Mais tu en as un petit résumé ici:
    http://metal.nightfall.fr/index_1884_beyond-twilight-devil.html

    Voilà, si ça ne t'aide pas, demande-moi de nouveau, je trouverai peut-être quelque chose de plus complet ;)
    Sept. 15
    Mais j'ai un coeur ! Dans un bocal, sur mon bureau !
    Sept. 10
    Stéphaniewrote:
    Je suis sure que certains ont appelé leur Ipod Brad... et leur portable Janette... Alors bon, souhaiter son anniv' à un blog, ça va encore...
    Le gâteau et les bougies ne passaient pas par le cable Ethernet...
    Sept. 9
    Tain, t'as même pas rapporté de gâteau? Et des bougies? ça t'aurai tué quatre malheureuses bougies?

    Heu....as-tu conscience que tu viens de souhaiter un bon anniversaire à un blog? je veux dire....en as-tu REELLEMENT conscience?
    Sept. 9
    Stéphaniewrote:
    Happy birthday to it! Happy birthday to iiiit!
    4 years ! You're such a grown up little blog now !
    I wish you a lot of happy others posts !
    Sept. 9

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